Blackwater

Un soap littéraire : Blackwater

J’ai découvert Michael McDowell par hasard, dans une librairie. Puis, un peu plus tard, en effectuant des recherches, j’ai appris qu’il était ami avec Stephen King, et sa femme, Tabitha, qui achèvera plus tard son dernier roman, au moment de sa disparition. Finalement, S. King n’est jamais bien loin.  

McDowell a connu un succès très récent en France (même s’il est scénariste de Beetlejuice en 1988) puisque c’est en 2022 qu’a été éditée la saga Blackwater. L’ambition de la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture est de remettre au goût du jour le roman-feuilleton, (roman publié de manière épisodique dans un journal) en attirant un lectorat par des couvertures très soignées et énigmatiques.

Alors, de quoi parle Blackwater, et qu’est-ce qui le rend si singulier ? 

◖Un soap gothique sudiste

Blackwater est une saga familiale découpée en 6 tomes où nous suivons la vie des Caskey, une riche dynastie de Perdido, petite ville d’Alabama baptisée d’après la rivière qui la traverse et rejoint la Blackwater. Ces deux cours d’eau forment le fil rouge du récit.

Chaque volume possède sa propre intrigue : tumultes domestiques, romances, rivalités et petites guerres internes qui s’étendent sur plusieurs générations. La narration repose sur un genre que nous connaissons bien, surtout à la télévision : le soap opera. Voici sa mécanique :

La naissance du soap opera (émission savon)

À l’origine, il s’agit d’un feuilleton quotidien radiophonique d’une quinzaine de minutes, rythmé par des transitions musicales et qui se termine par un suspense tenant l’auditeur en haleine jusqu’au lendemain. Ces histoires sont écrites à l’attention d’un public féminin et retransmises à des heures susceptibles d’être entendues par des femmes au foyer. On doit son nom aux entreprises qui sponsorisent ces émissions, des fabricants de produits d’hygiène, comme du savon (d’où le ‘soap’). 

Le tout premier feuilleton mélodramatique a été créé par Irna Phillips, dans les années 1930, pour la radio américaine WGN. Elle y incarne des personnages féminins, s’inspirant de sa propre expérience, dans une série intitulée Painted Dreams. Ce format s’est ensuite exporté à la télévision dans des séries quotidiennes comme  “Amour, Gloire et Beauté” ou hebdomadaires, le soir, à l’instar de “Dallas”

Même si certains scénarios sont tirés par les cheveux, les foyers sont au rendez-vous et suivent ces histoires de famille qui passent leur temps à se déchirer et se réconcilier. 

Blackwater reprend les codes du soap : cliffhangers en fin de chapitre, tension permanente et l’envie d’enchaîner les pages. Cependant, la saga dépasse le simple feuilleton à la manière des  “Feux de l’Amour” : elle s’enracine dans un Southern Gothic singulier, qui teinte le drame familial d’une inquiétante étrangeté.

Le Southern Gothic : définition d’un genre littéraire américain

Le gothique sudiste est un sous-genre du gothique tel que nous le connaissons. Pour rappel, il émerge au XVIIIe siècle en Angleterre. Ces récits se caractérisent par des décors lugubres, des ambiances austères, sombres, et mettent surtout en scène des situations surnaturelles et inexplicables. 

Dans les deux cas, on retrouve cette inquiétante étrangeté : une horreur diffuse, presque imperceptible. Ce qui change, c’est le cadre. Exit les châteaux en ruine et les vampires : nous voilà plongés dans le Sud des États-Unis, ses marécages, ses bayous, ses plantations. Les récits portent la marque de la Guerre de Sécession (défaite, pauvreté, aliénation) et abordent la décadence et la mort tout autant que les hiérarchies de classe et de race.

Le gothique sudiste demeure un courant majeur de la littérature américaine, irrigué notamment par William Faulkner.

Blackwater

Blackwater, l’histoire

Perdido, en Alabama, 1919. Après une crue, James Caskey et son domestique Bray découvrent Elinor Dammert, coincée dans une chambre d’hôtel. Cette jeune femme au charme énigmatique entre alors dans la famille Caskey, une dynastie qui fait fortune grâce à l’exploitation du bois. À leur tête : Mary-Love, qui a pris le pouvoir après la mort de son mari. 

Nous sommes d’emblée dans la mécanique du soap : chaque chapitre se referme sur un événement familial, mais l’intrigue est sans cesse relancée. 

La Perdido et la Blackwater ne sont pas simplement des rivières : elles agissent comme des personnages centraux. Elles représentent le passé, le présent et l’avenir des vivants, dictant ainsi le rythme de l’histoire.

Au cœur de notre feuilleton, s’affrontent deux femmes : Mary-Love et Elinor. Deux stratégies, deux visions et deux manières de penser la famille (et surtout les enfants) pour assurer la lignée. Ici, le feuilleton nourrit notre addiction : qui l’emportera ? À quel prix ? Tandis que le gothique instille un doute permanent : Elinor est-elle arrivée là par hasard ? 

Des indices disséminés çà et là nous troublent : la croissance anormale des chênes d’eau, des scènes aquatiques troublantes, des disparitions soudaines. Autant d’éléments qui cultivent une certaine ambiguïté inquiétante sans rompre le fil de l’histoire. 

De tome en tome, la fresque générationnelle s’étend : unions, deuils, ascensions, richesse et déclins. Les cliffhangers cadencent notre lecture, les secrets sont monnaie courante, mais tout finira par trouver son dénouement…  

◖In fine

Je dois l’avouer, j’ai acheté Blackwater à cause de ses couvertures. Et j’ai bien fait. Pour moi, le mélange des genres est réussi : l’intrigue devient addictive et se marie bien à la profondeur du gothique sudiste, où les rivières jugent, les maisons deviennent les marqueurs du souvenir et les matriarches se déchirent pour mieux régner. Loin d’un simple feuilleton du type des “Feux de l’Amour”, la saga de McDowell nous propose une tension feutrée sur fond d’histoire : l’ascension sociale, les alliances, les naissances et les deuils sont portés par l’eau qui guide le récit. 

Blackwater se lit tout seul : les tomes sont relativement courts, on peut aussi bien les lire le temps d’un trajet ou lorsqu’une pause s’offre à soi. 

En-dehors du Southern Rock que j’écoute énormément, et de quelques histoires intéressantes sur le Sud des États-Unis, je n’ai malheureusement jamais eu vent de ce genre littéraire. Toutefois, même si je m’attendais à quelque chose de plus sombre, j’ai passé un agréable moment. Maintenant, il me tarde d’approfondir ce sujet.  

Ressources :

Roman-feuilleton :

Avellaneda Morgane, Le roman-feuilleton, qu’est-ce que c’est ?, BnF Gallica, 28 octobre 2020 

Lefranc Paquita, L’épopée du roman-feuilleton au XIXe siècle, L’Influx, 13 mai 2022

Le soap :

Magnaval Alexis, Irna Phillips, pionnière du soap opera, France Inter, 18 novembre 2022

Le Southern Gothic : 

Ærvold Bjerre Thomas, Southern Gothic Literature, Oxford Research Encyclopedias, 2017 (article en anglais)

Liénard Marie, Le Gothique américain, Cairn.info, p. 789 à 198.  

Blackwater : 

Errickson Will, Summer of Sleaze: The Southern Gothic Horrors of Michael McDowell, 8 août 2014

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