Quand Stephen King s’empare des contes : une lecture de Conte de Fées
Conte de Fées est un mélange entre le conte traditionnel et l’écriture singulière de Stephen King. Ce roman plonge le lecteur dans une aventure palpitante, où le personnage principal tient l’avenir du monde d’Empis entre ses mains, où semblent régner l’Enfer et la terreur.
◖L'histoire de Charlie Reade
Charlie Reade nous raconte son histoire : celle d’un enfant qui a perdu sa mère dans un accident de la route, d’une vie avec un père qui sombre petit-à-petit dans l’alcoolisme, de sa rencontre avec Adrian Bowditch et de son coup de foudre pour la chienne Radar.
Tous ces éléments sont liés les uns aux autres : en voyant son père tout perdre jour après jour, Charlie s’en remet à une force supérieure et formule un souhait : que tout redevienne normal. Il promet de rendre la pareille si un miracle se produit.
Par la force des choses, ses paroles sont entendues, et l’adolescent doit alors accomplir sa mission : faire le bien à son tour. Alors qu’il rentre chez lui, il entend les plaintes d’un chien, comme un appel à l’aide. Curieux, Charlie s’approche de l’animal affolé, qui le conduit vers un vieil homme blessé, allongé sur le sol : il s’agit d’Adrian Bowditch. Sa vie est alors de nouveau chamboulée.
L’homme à qui Charlie porte secours cache de nombreux secrets : un cabanon cadenassé dans le fond du jardin, un seau contenant des pépites d’or, sa véritable identité… Tout cela ne lui sera révélé qu’à sa mort. Dans un enregistrement audio Adrian explique tout à Charlie, dans l’espoir d’offrir à sa chienne Radar une nouvelle jeunesse grâce à un cadran temporel situé dans un monde nommé Empis.
On ne peut se rendre à Empis qu’en descendant dans le puits du cabanon. Ce monde regorge de choses qu’un humain n’a jamais vues, des choses qui dépassent la réalité. Malgré toutes ces merveilles décrites, le vieil homme met en garde Charlie contre les dangers d’Empis sans pour autant tout lui raconter.
J’ai pris un grand plaisir à lire ce roman, et je m suis amusée à retrouver les contes auxquels Stephen King faisait référence. Il interprète ce genre à sa façon tout en intégrant les éléments traditionnels : le héros investi d’une quête, un voyage initiatique dans un lieu hors du temps et un affrontement entre le Bien et le Mal. Dès le début il mentionne quelques histoires que nous connaissons bien, comme le Petit Chaperon Rouge entre autres et s’inspire de deux histoires bien connues : Jack et le Haricot magique et Le Magicien d’Oz.
◖Jack et le haricot magique : la filiation du héros

Ce conte anglais, publié entre les XVIIIe et XIXe siècles, raconte l’histoire d’un petit garçon nommé Jack. Il vit avec sa mère et tous deux luttent contre la misère. Dans un dernier geste de désespoir, Jack est contraint de vendre leur unique vache, contre quelques pièces. Sur le chemin, il croise la route d’un inconnu qui lui propose d’échanger l’animal contre des graines de haricot magique.
De retour chez lui, Jack montre fièrement le butin à sa mère, qui, furieuse, jette les graines par la fenêtre et l’envoie se coucher. Le lendemain matin, Jack découvre, stupéfait, qu’une immense tige a poussé jusqu’aux nuages. Il l’escalade et arrive dans une étrange demeure regorgeant d’or. C’est celle d’un ogre amateur de chair humaine.
L’or attire l’attention de Jack car il pourrait les tirer, lui et sa mère, de la pauvreté. Il dérobe quelques objets, jusqu’à ce qu’il soit surpris par l’ogre qui se lance à sa poursuite. Le petit garçon parvient finalement à lui échapper et, dans un acte de bravoure, abat la tige, tuant ainsi l’ogre et mettant fin à leur calvaire.
À l’image de Jack et le haricot magique, Charlie franchit une frontière entre réalité et imaginaire. Notre personnage est investi d’une quête plus grande que lui. Mais là où Jack vole l’ogre pour sauver sa famille de la pauvreté, Charlie, lui, descend à Empis pour honorer une promesse, et doit (malgré lui) sauver un monde qu’il ne connaît pas. Lui aussi devra affronter une sorte d’ogre, défiguré par la haine et la jalousie. Pour s’en sortir, Charlie aura recours à sa ruse et devra se montrer courageux. La différence réside dans la morale : le conte traditionnel offre une fin nette et triomphale, alors que Conte de Fées propose une conclusion plus humaine, plus ambiguë, où la véritable victoire est la transformation intérieure du héros.
◖Le Magicien d’Oz : un hommage fantastique
Écrit par L. Frank Baum et publié en 1900, le Magicien d’Oz est une référence de la littérature fantastique enfantine, à l’origine de nombreuses adaptations.
Bien que ce roman ne soit pas un conte traditionnel au sens strict, il en reprend sa structure narrative : le personnage doit accomplir plusieurs quêtes dans l’espoir de pouvoir rentrer chez elle. Dans cette aventure, elle ne sera pas seule, et chaque épreuve devient l’occasion pour les protagonistes d’entreprendre un voyage intérieur.
Conte de Fées n’est pas une réécriture du Magicien d’Oz, mais plutôt un vibrant hommage à un récit qui a marqué de nombreuses générations de lecteurs. Mon objectif ici sera de proposer une comparaison entre ces deux œuvres, en vous laissant la liberté de l’interpréter à votre manière.
Deux héros, deux mondes à sauver

Hormis les quelques clins d’oeil direct au récit original, les deux histoires s’ouvrent sur un monde ordinaire. Dorothée vit dans un Kansas décrit comme terne, gris, presque morose (on retrouve le terme “gris” pour décrire le mal qui ronge les habitants d’Empis), avec son oncle, sa tante et son petit chien Toto.
La vie de Charlie est plutôt solitaire, marquée par l’absence de sa mère. Il n’est pas décrit comme un garçon joyeux, mais il est profondément empathique et généreux. Dans les deux cas, un événement inattendu bouleverse leur vie, et ils vont devenir malgré eux les héros de ces nouveaux mondes. Charlie devient, au fur et à mesure de sa captivité, un prince comme dans les contes, tandis que Dorothée est vue comme une “Enchanteresse” ayant vaincu la Méchante Sorcière de l’Est.
Pour affronter le Mal, nos héros sont accompagnés de leur fidèle chien, et s’entourent d’alliés. Dorothée rencontre l’Épouvantail, le Bûcheron-en-fer-blanc et le Lion Poltron. Ensemble, ils partent à la rencontre du Magicien d’Oz dans le but d’acquérir ce qu’il leur manque. Quant à Charlie, il fait la connaissance de tous ses compagnons pendant son périple, jusqu’à sa capture par les troupes du terrible Flight Killer. Tous ont la même envie : vaincre ce monstre et rétablir la paix sur Empis.
Baum nous offre un conte merveilleux, teinté d’aventure et d’optimisme, tandis que King nous entraîne dans une version plus sombre. Empis est à l’agonie, rongé par une malédiction qui transforme les visages et effraie les Hommes. La magie, loin d’être un enchantement, devient un outil de domination ou une ressource dangereuse. Pourtant, cette noirceur ne fait qu’accentuer la filiation entre les deux récits : ce n’est pas parce que le monde est plongé dans le mal qu’il est dénué d’espoir. Charlie, comme Dorothée puise sa force dans l’adversité.
Un juste retour des choses
Dans les deux récits, l’ordre est rétabli. Nos héros font preuve de courage, de sacrifice, de fidélité. Et comme toutes bonnes choses ont une fin, ils doivent retourner chez eux. Ils ne se contentent pas de simplement reprendre leur place, ils rentrent transformés, grandis par les épreuves, ayant accompli ce qu’ils avaient promis.
◖In fine
Je sais qu’il y a encore beaucoup à dire sur Conte de Fées, mais j’ai fait un choix éditorial qui me paraissait évident. Bien sûr, je n’oublie pas les autres inspirations, comme H. P. Lovecraft, un auteur très apprécié de Stephen King, qui le cite dans l’œuvre. Flight Killer et Gogmagog (l’entité maléfique qui veut se répandre et détruire Empis) pourraient d’ailleurs sortir tout droit de l’imaginaire de Lovecraft.
Je vous laisse désormais vous faire un avis sur ce livre et sur ce parallèle entre contes anciens et interprétations modernes. Et nous pouvons encore et encore en parler. Conte de Fées est une aventure qui, finalement, se termine bien. J’étais ravie à l’idée que Charlie puisse retrouver son père et d’avoir un dénouement heureux.
Ressources :
Littérature :
Baum Lyman Frank, Le Magicien d’Oz (The Wonderful Wizard of Oz), Ed. Éditions Denoël et Steele, Paris, 1931.
King Stephen, Conte de Fées (Fairy Tale), Ed. Albin Michel, Paris, 2023.
Jack et le Haricot magique (Jack and the Beanstalk), conte populaire anglais, XVIIIe-XIXe siècles.
5 commentaires
Incroyable. Le travail, l’écriture,le site, tout. Un grand bravo 👏
Merci infiniment ✨
Hello, quel plaisir de relire à nouveau ton article pour la 3e fois, c’est un travail concis et précis qui nous fait voyager dans cet univers fantastique. Vraiment, on s’y croit comme si on y était
Je t’encourage très vivement dans la poursuite de ton travail et de nous faire rêver, moi et les autres lecteurs du blog
Merci beaucoup 🫶🫶